Tous les possibles

Je suis très heureuse de vous retrouver. J'espère que vous avez passé un bel été. J'ai suivi les parcours de certaines d'entre vous, très loin quelquefois, avec envie...

Je m'étais fait pour ma part un très ambitieux programme culturelo-méditativo-culinaire que j'ai - à ma grande stupéfaction - presque- suivi à la lettre. Je suis spécialiste des engagements à géométrie variable, que je modifie en essayant de me tromper moi-même avec de pauvres subterfuges.

Par un étrange hasard, auquel je ne crois pas,  toutes mes lectures de cet été ont eu à voir avec un thème : les "possibles", l'ouverture au monde.

Lu :

"Une seconde vie", de François Jullien -philosophe, helléniste et sinologue- "L'un des penseurs les plus traduits dans le monde", dixit la quatrième de couve, et qu'à ma grande honte, je ne connaissais pas. C'est en lisant une interview de lui dans "Le Monde", qui a consacré cet été six articles sur le thème "Refaire sa vie" que je l'ai découvert. 
C'était d'une telle intelligence et d'un telle clarté que j'ai eu envie d'acheter son livre.

Cette idée de seconde vie me touche aujourd'hui, évidemment à cause du temps qui passe, à cause aussi des préjugés et des lieux communs qui s'y attachent et qui m'ont toujours exaspérée.   J'ai toujours été très agacée par certaines formules comme "refaire sa vie", ou "je l'aime comme au premier jour" ou par les gens qui disent "j'ai beau avoir 60 ans, j'ai toujours vingt ans dans ma tête" - même si j'en comprends évidemment le sens sous-jacent - je me demande comment ils peuvent revendiquer cet arrêt sur image, le fait que la vie a pu glisser sur eux pour les laisser, tel Peter Pan, indemnes de toute traces, infantiles plutôt qu'enfants, se vantant finalement de ne rien avoir appris. Toutes ces formules qui dénient au passé son existence même et sa richesse.  Fantasmes d'un recommencement ex nihilo, d'une aube nouvelle d'où le passé serait miraculeusement absent, qui fait dire au Narrateur (d'"À l'ombre des jeunes filles en fleurs"), "qu'à partir du 1er janvier, c'est une amitié neuve que nous allons bâtir".

François Jullien :

"Il n'y a pas de nouvelle vie, seulement une possibilité qui se promeut, à notre insu, très discrètement, et qui permet l'apparition d'initiatives.  Ce n'est pas de l'ordre de la rupture, mais de la transition. Il faut cesser d'employer le terme consolant et pseudo-héroïque de "nouvelle vie", qui suggère l'existence d'une rupture brutale. La vie ne rompt pas soudainement avec elle-même, c'est un dégagement progressif. Et c'est justement ce qui m'intéresse : étudier ce décalage imperceptible qui ouvre d'autres possibles".

Je vous recommande cette magnifique interview ("Le Monde" du dimanche 13 /lundi 14 août) , car on sort de cette lecture un peu plus intelligents (c'est le propre des gens intelligents de  permettre ce sentiment très agréable), vivifié par l'idée que s'ouvre, à un âge fragile où la mélancolie guette,  un monde de possibilités et de créations.

 L'honnêteté m'oblige à dire que le livre - à l'exception des deux premiers chapitres-  m'a semblé un peu abscons, un peu ambitieux pour mes capacités philosophiques limitées, mais peut être que ces deux premiers chapitres valent en eux-mêmes l'achat du livre.



Deuxième extrait que je vous livre, une brillantissime et émouvante déclaration de Leonard Cohen, tirée d'un article de ce même numéro du "Monde" ("Exégèse des prières du "perdant magnifique") et qui, par certains côtés (celui de l'évocation des "possibles") rejoint ma première lecture : 

Au plus chaud de la guerre froide, il y explique que plus que le conflit Est-Ouest, ce lui importe c'est "La guerre entre ceux qui conçoivent l'existence comme un arc-en-ciel changeant, et ceux qui la voient d'un gris monotone : entre ceux qui sont disposés à accepter l'infini des possibilités, des souffrances, des ravissements, des mystères et des destinées propres à la condition humaine, et ceux qui, face à chaque question humaine, disposent d'un  jeu de réponses figées, de l'héritage immuable d'un père, d'un dieu ou d'une révolution".

Comme disait un de mes amis en rigolant, face à un texte de Kierkegaard, "je n'aurais pas mieux dit".

Enfin, relu un de mes livres de chevet "Lettres à un jeune poète" , R.M. Rilke est un de mes écrivains préférés.

"Ce n'est pas seulement à la paresse que les rapports d'hommes à hommes doivent d'être indiciblement monotones, de se reproduire sans nouveautés : c'est à l'appréhension par l'homme d'un nouveau dont il ne peut prévoir l'issue et qu'il ne se sent pas de taille à affronter. Celui-là seulement qui s'attend à tout, qui n'exclut rien, pas même l'énigme, vivra les rapports d'hommes à hommes comme de la vie, et en même temps ira au bout de sa propre vie. Si nous nous représentons la vie de l'individu comme une pièce plus ou moins grande, il devient clair que presque tous n'apprennent à connaitre qu'un coin de cette pièce, cette place devant la fenêtre, ce rayon dans lequel ils se meuvent et où ils trouvent une certaine sécurité. Combien plus humaine est cette insécurité, pleine de danger, qui poussent les prisonniers, dans les histoires de Poe à explorer de leurs doigts leur cachot terrifiant, à tout connaitre des frayeurs indicibles qui en viennent."

Et puis je me suis replongée dans "Madame Bovary" que j'avais lu sans doute trop jeune et qui m'avait ennuyée. Je l'ai lu d'une traite, j'ai été subjuguée, et tant de choses ont été dite sur ce roman que je ne vais pas me ridiculiser en ajoutant mon opinion.

Et comme un contrepoint négatif à toutes ces magnifiques citations qui nous ouvrent au monde, je retiens cet extrait tragi/comique  où tout est dit - du destin si tôt tracé,  de la vie qui se referme sur elle-même - et surtout si cruel pour le malheureux Charles Bovary, qui, baignant dans une félicité conjugale fraîchement découverte, impose chaque soir le récit de ses journées à sa femme, déjà pétrifiée d'ennui : 

"Il disait les uns après les autres tous les gens qu'il avait rencontrés, les villages où il avait été, les ordonnances qu'il avait écrites, et, satisfait de lui-même, il mangeait le reste du boeuf mironton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s'allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait."

Enfin, nettement plus terrestre, sublimement terrestre, je me suis déléctée du livre de Ella Mills "Deliciously Ella au quotidien" (Marabout)  dont j'ai déjà parlé sur IG. Il est bourré d'idées, même si (je me répète), le sous-titre du livre "Parce que manger healthy doit vous simplifier la vie", est un peu vite dit. Ses recettes demandent beaucoup de temps, d'investissements, même financiers, mais elle a le mérite de proposer des produits qui nous changent de nos achats habituels. Comme souvent, il faut prendre ce que l'on a envie d'y prendre, mais il  permet vraiment de sortir de ses routines culinaires.





Voilà , c'est terminé! Je vous souhaite une très bonne rentrée et je vous embrasse. 


 

20 commentaires:

  1. Vivre deux fois ... Un rêve devenu réalité. C'est vraiment l'impression que j'ai eu au moment de ma séparation. La tonne de déceptions et chagrins de toutes sortes qui me broyait les épaules s'est envolée et je me suis sentie légère comme jamais auparavant. J'avais vingt ans, les vingt que je n'avais jamais eus.
    Bien sûr, cela n'a duré qu'un temps mais plus jamais je n'ai eu de sentiment d'insécurité. Pourtant, j'ai connu le chômage sans indemnité, pas de logement, de revenus, la solitude mais ils m'ont apporté le détachement.
    Vraiment, vivre une nouvelle vie ou une vie nouvelle est possible. Bien sûr, ce qui reste, c'est nous. Nous ne changeons hélas pas, pas tout de suite et c'est un long travail.
    Ce que vous allez emporter avec vous, c'est vous. Faites-vous confiance, vous êtes une belle personne et si vous ne mettez pas le doigt sur "c'est cela que je veux" vous allez avoir une belle nouvelle vie, ou une belle continuité, c'est comme vous voulez.
    Amicalement

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    1. Chère Crisitane,

      Merci infiniment pour votre commentaire beau et sensible et pour votre confiance. Il faut beaucoup, de lucidité et d'intelligence pour faire de tant de situations qui à priori pourraient nous rendre plus fragiles, le socle d'une nouvelle réflexion, d'une nouvelle vision de sa vie. Pour cesser de raisonner en termes de fatalité.

      Je vous embrasse, merci encore.

      Mp

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  2. ton été à toi fut riche en lecture.... bises

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    1. Oui, j'avais du temps!!!! Bisous et bonne reprise,

      mp

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  3. En vous lisant je m'interroge : "Refaire sa vie" est peut-être, pour certain[e]s le gage d'une éternité proche de la réincarnation. Personnellement je préfère avoir la modestie de simplement 'continuer ma vie". Autre question : Est-ce que le boeuf mironton du mari d'Emma Bovary est "ealthy" ? Sur ces considérations métaphysiques je vous souhaite une belle rentrée.

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  4. Bonjour ma chère amie! Je me suis preparée la semaine dernière pour la rentrée le 5 septembre. En te lisant ce matin, je pensais à ma vie en tant que prof et de créatrice, ou à la vie en général pour tous qui "recommencent" la vie. Chaque fois qu'on rencontre quelqu'un ou quelque chose de nouveau, on doit recommencer la façon dont on se conduit. Le possible, cela nous tous attend, n'est-ce pas? Mais c'est à nous de le guetter, d'être vif et prêt à permettre le possible de nous changer. Ô, comme j'adore te lire!

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  5. Alors là, en te lisant, je me souviens d'une jolie colère d'il y a quelque temps. Maintenant, ça me fait rire !
    Mon père, alors que je venais d'avoir 50 ans : "Tu sais j'aurai toujours 17 ans dans ma tête!"
    Mon sang n'a fait qu'un tour : "Je n'existe pas encore dans sa tête alors !". C'est l'interrogation de ma vie : qu'est ce que c'est qu'exister ?
    Merci de me faire mettre des mots sur cette sensation encore très vive.
    Sinon François Jullien : je ressors Eloge de la fadeur et surtout Figures de l'Immanence, avec le Yi King et mes baguettes d'Achillée... Du côté de Jean-François Billeter, c'est pas mal non plus pour agrandir les intuitions ! Pourquoi pas Montaigne ? Inusable et indémodable...
    Bon dimanche de félicité.

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    1. C'est l'avantage d'avoir l'âge que nous avons : nous récoltons les fruits du vécu, nous sommes plus douces et du coup, le regard change sur tout. Que ce soit la vie ou les lectures. Je n'aurais jamais pensé que la maturité ce soit si bien : Montaigne est l'écrivain de la tranquillité, de l'intériorité, de la lenteur. A notre âge, on ne peut plus sprinter, le marathon c'est trop, mais la profondeur et la jouissance de l'instant, on s'en met jusque là !!! Une deuxième vie, je ne sais pas, mais sûrement une vie plus vivante...
      Des bises.
      ps : je réponds sur ton blog, car ton commentaire sur le mien (!) ne s'affiche pas dans mes mails (!)

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  6. Oui, oui aux textes qui donnent envie de lire, donnent confiance par la tendresse du regard porté sur les jours, la vie. On y gagne en recul, en tolérance en douceur face à nos échecs. Merci pour ces petits pas de côtés, ces petits pas dansés en douce. Alors si c'est pas grave de rater, on est libre?
    Sophie

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    1. Merci de ce très joli message où tout est dit sur la douceur que l'on s'accorde, petit à petit, vaste travail, mais c'est le prix pour danser!!!

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  7. Bonjour marie-paule
    Heureuse de vous retrouver et de vous lire inlassablement...lire c'est déjà partir (un peu)... je vais me pencher sur vos suggestions de livres et notamment celui de Ella mills... je suis toujours soucieuse du bien manger, je tente d'inculquer cela à mon fils et cela passe forcément par un temps considerable en cuisine (j'avoue...j'adore cuisiner)!! Je met surtout l'accent sur la provenance et la qualité des produits que nous consommons.
    Alors un grand merci encore pour ce post et à très bientôt
    Je vous embrasse
    Isabelle

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    1. Bonjour Isabelle, merci à vous pour votre message. Dites moi ce que vous en pensez (du livre d'Ella Mills), je crois que c'est un bon investissement si vous aimez cuisiner. Il donne envie de bien se traiter!!!

      Je vous embrasse,

      mp

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    2. Bonjour Marie-paule
      Je vous direz avec grand plaisir...

      A très vite
      Je vous embrasse
      Isabelle

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  8. Catherine( cathfd sur IG)3 septembre 2017 à 14:45

    Merci pour ces réflexions qui pour être personnelles n'en sont pas moins universelles, merci de les énoncer si clairement... on peut se sentir jeune dans sa tête et néanmoins avoir conscience de tout ce que la maturité apporte...se sentir jeune dans sa tête tout en ayant une conscience aigüe du temps qui passe...je crois qu'on peut avoir 60 ans et des rêves d'enfant... Merci Marie-Paule !

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    1. Bonjour Catherine, merci de votre gentil message. On peut bien évidemment se sentir jeune et avoir conscience du temps qui passe. D'ailleurs, les choses ne sont pas linéaires, pas figées. On peut se sentir vieux un jour et terriblement jeune plus tard, parce que quelque chose s'est produit qui a changé votre regard sur vous même et sur la vie.
      Et pour les rêves, oui. D'enfants, je ne sais pas. Les miens n'étaient pas très précis et pas exempts d'un sentiment d'inaccessibilité. j'ai longtemps craint de n'être pas conforme. Quelquefois vieillir permet de rêver davantage, d'avoir moins peur de rater, comme le dit très joliment Sophie, plus haut. Et d'être en effet, plus libre de s'envoler.
      je vous embrasse, mp

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  9. Chère Marie-Paule ,
    Merci pour votre billet sur "tous les possibles."Vous avez eu des vacances intellectuelles et studieuses . C'est bien de s'arrêter et de prendre le temps de réfléchir sur sa vie et même ses vies . Nous vivons toutes plusieurs vies...plusieurs étapes importantes. Ne pas se satisfaire de la routine , garder l'espoir pour arriver à l'espérance ...
    B.B.

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  10. Merci Marie-Paule pour la belle découverte du livre de François Jullien !
    J'aime cette idée de trajectoire de vie qui s'infléchit de quelques degrés seulement,juste assez pour nous montrer d'autres horizons, d'autres personnes mais sans grand et total bouleversement. Et qui nous permet de garder un œil sur tout ce qui nous est cher.
    Je dis cela mais je pense aussi à Sœur Emmanuelle qui à 63 ans, à l'heure de la retraite, a osé le grand chamboulement en partant vivre avec les chiffonniers du Caire. J'admire...!
    Je vous embrasse. Claudie.

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    1. Oui, nous avons la chance de vivre à un époque où le regard est plus tolérant vis-à-vis de nos choix, même tardifs.je m'amuse toujours quand je lis des interviews de"Late Bloomers" qui ont 40 ans!!! J'ai le sentiment qu'avec 20 ans de plus, je peux encore "bloomer". Et de plus en plus!! Comme Soeur Émanuelle!!!

      Je vous embrasse,

      mp

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  11. merci pour ces belles réflexions car il y a bien matière à réfléchir avec ce billet.
    refaire sa vie, je n'aime pas trop, tout comme faire son deuil.
    quand je croise quelqu' un qui me demande si j'ai fait mon deuil, j'ai envie de râler. et je râle intérieurement sans doute.
    comme souvent avec vos billets, je vais le relire, ça fait du bien.
    je vous embrasse.

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    1. Merci beaucoup Nadia. Je comprends, je crois qu'il faut essayer d'aller au-delà des formules toutes faites qui sont quelquefois assez lourdes à recevoir. Mais ça n'est pas facile d'être toujours dans le questionnement, la remise en cause. Alors on a des phrases pour remplir les vides, les malaises. Et on fait avec, comme on peut...

      Je vous embrasse,

      mp

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